VIII
Extrait du journal du Professeur Sevilla
J’appris le 15 par un coup de téléphone d’Adams, confirmé par une lettre de Lorrimer le 17, que la Commission avait décidé de révéler à l’opinion américaine et internationale les résultats de mes travaux. Le même jour, le 17, Adams fit le voyage de Washington en Floride pour venir s’entretenir avec moi des questions de sécurité posées par la conférence de presse qui devait avoir lieu le 20. Pour éviter de faire connaître l’emplacement du labo, il fut décidé que Fa et Bi seraient transportés sous forte escorte par avion dans un oceanarium de Floride dont l’installation fut louée pour cette occasion. À ma demande, l’auditoire habituel des conférences de presse fut réduit à une centaine de personnes, T.V. comprise, pour éviter que Fa et Bi fussent décontenancés par la cohue et le bruit. Pour les mêmes raisons, on pria les journalistes présents d’éviter les manifestations bruyantes, mais comme on verra, cette consigne fut très peu suivie, sauf au début.
Adams suggéra que Fa et Bi fussent placés sur la terre ferme pendant la durée de l’interview, au besoin en les maintenant au frais par des linges mouillés ou un arrosage, mais à mon avis, c’eût été là les utiliser dans des conditions de nature à les troubler et j’écartai la suggestion. Je préférais, pour ma part, les laisser dans le milieu qui était le leur, quitte à remplir le bassin presque jusqu’au bord, afin de leur permettre de poser la tête commodément sur la margelle quand ils répondraient aux questions.
Quand la conférence de presse s’ouvrit, aucun des journalistes présents n’avait la moindre idée de quoi il s’agissait, tant le secret avait été bien gardé. L’équipe du labo et moi-même, nous étions entrés en même temps que les journalistes, munis comme eux d’une carte spéciale, et nous nous étions assis au premier rang des gradins, comme pour assister à un show banal d’acrobaties exécutées par des dauphins. Les services de sécurité étaient, des deux parts, abondamment représentés, et Arlette me montra du coin de l’œil Mr. C, assis avec modestie au cinquième rang, tout à fait tel qu’elle me l’avait décrit, rond, blond, jovial, les yeux froids. Non loin de lui, je reconnus, « aussi grande que nature et pas tout à fait aussi naturelle », Mrs. Grâce Ferguson qui, dès que mon regard se posa sur elle, leva la main droite et repliant les doigts sur sa paume, les agita comme si elle pianotait. Je suppose que son mari était propriétaire, entre autres choses, d’un journal et qu’elle avait réussi à prendre la place du malheureux qui avait été invité. Elle était habillée comme elle s’imaginait qu’une journaliste devait l’être, d’une jupe blanche à plis et d’un chemisier blanc uni sans manches. Mais je ne sais pourquoi, les choses les plus simples prenaient sur elle un aspect coûteux. Avant que Lorrimer me donnât la parole, elle réussit à me faire passer un billet plié en quatre ainsi conçu :
« Cher Henry, je suis tellement heureuse pour vous, Grâce. »
La présence de Lorrimer et le fait qu’il ouvrît lui-même la conférence de presse, par une courte allocution, montra bien que l’agence d’État entendait bien être à l’honneur après avoir été à la peine, au moins financièrement. Sentant combien les journalistes devaient être intrigués par la nouvelle qu’on leur avait promise et dont ils ignoraient tout, sinon qu’elle serait sensationnelle, il se fit un jeu, tout en en soulignant l’importance, de ne la révéler que dans la toute dernière partie de son discours, sans se permettre le moindre développement. Ceci fut fait avec beaucoup d’habileté. Il commença par présenter les dauphins, mes collaborateurs et moi-même. Il précisa que la conférence de presse serait limitée à une heure, car le Professeur Sevilla craignait pour ses dauphins la fatigue entraînée par la présence de tant de gens, les flashes des photographes et les projecteurs de la T.V. Il déclara ensuite que c’était pour les journalistes un très grand privilège d’assister à une conférence de presse de cette importance, car le 20 février 1971 resterait à coup sûr une journée aussi mémorable dans l’Histoire des États-Unis et de la planète que celles qui virent l’explosion de la première bombe A expérimentale à Alamogardo et le premier vol humain dans l’espace.
Pourtant, ajouta-t-il, le Professeur Sevilla et son équipe n’avaient mis au point aucun engin nouveau, découvert aucune substance nouvelle, ni aucune combinaison nouvelle de substances et, en apparence au moins, leur succès n’était pas aussi spectaculaire que les victoires de l’atome et de l’espace. Cependant, s’il était possible d’étendre à d’autres dauphins les résultats extraordinaires que le Professeur Sevilla avait obtenus avec Fa et Bi, il ne s’agissait de rien de moins, pour l’homme, que d’obtenir à bref délai la maîtrise absolue non pas seulement de la surface des mers, mais aussi de leurs profondeurs, maîtrise qu’exigeait chaque jour davantage la défense de la liberté et de la démocratie.
Lorrimer conclut en disant qu’il allait me passer la parole en me priant d’expliquer la genèse de ma sensationnelle expérience puisque c’était à moi que revenait l’honneur d’avoir le premier résolu « le problème de la communication de l’espèce humaine avec une espèce animale par le moyen du langage articulé ».
Lorrimer prononça cette phrase si vite et il s’assit si abruptement qu’il y eut dans l’air comme une commotion, suivie d’interjections stupéfaites : « Quoi ? Qu’a-t-il dit ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? », les gens se dévisageant l’un l’autre avec ahurissement en posant ces questions.
Je me levai dès que Lorrimer se rassit et tournant le dos au bassin où s’ébattaient Fa et Bi, sans jamais s’éloigner l’un de l’autre de plus d’un mètre, je fis face aux journalistes. Je n’étais pas tout à fait inconnu de quelques-uns d’entre eux, ayant fait quelques conférences dont la presse avait rendu compte, mais j’étais à coup sûr beaucoup moins célèbre, en tant que cétologue, que le Dr. Lilly, qui avait publié en 1961 le best-seller que l’on sait. On se souvient que les gens avaient conclu un peu hâtivement de cette publication que le Dr. Lilly conversait en anglais avec ses dauphins. L’auteur n’avait, en fait, rien dit de ce genre, mais du moins avait-il eu le mérite d’affirmer que la chose était possible. Son livre, rédigé sur un ton vif et provocant, agrémenté de nombreuses photographies de dauphins, du Dr. Lilly lui-même et de sa femme (tout à fait ravissante), méritait d’ailleurs bien son succès. Quelques cétologue (dont je n’étais pas) en prirent ombrage, car il leur parut qu’il apportait au Dr. Lilly une notoriété à laquelle ses travaux ne lui donnaient pas encore droit. Je suppose que quelques-uns des journalistes présents s’étaient tuyautés à l’avance sur ma biographie, mais d’autres n’avaient pas pris cette peine, et quand je me levai, un individu d’une trentaine d’années, roux et replet, dit à son voisin d’une voix parfaitement audible : « Qui c’est ce type, Semilla ? »
Tandis que j’expliquais la genèse de notre expérience et les résultats auxquels nous étions parvenus, je voyais la stupéfaction se peindre sur les visages. Elle atteignit à son comble quand je révélai à l’auditoire que Fa savait lire. Il y eut alors un tel brouhaha qu’il couvrit mes paroles, les exclamations et les questions fusèrent de tous côtés, l’une étant, en fin de compte, reprise par plusieurs personnes au milieu des rires : « Comment fait-il pour tourner les pages ? » Je répondis : « Il pourrait le faire avec ses nageoires latérales, car il s’en sert avec beaucoup d’habileté, mais la vérité m’oblige à dire qu’il les tourne avec sa langue. » (Rires et exclamations.)
Là-dessus, je repris mon exposé et le fis aussi bref que possible, car il me tardait de savoir comment Fa allait se comporter devant un auditoire aussi nombreux. En fait, je n’avais pas à nourrir d’appréhension. Le dauphin a une bouche si sinueuse et si remontante qu’il a l’air, dès qu’il l’ouvre, de rire avec bonne humeur, et Fa l’ouvre vraiment beaucoup. Fa est un extroverti typique. Joyeux, bavard, vantard, agressif, il fut ravi de se donner en spectacle, parut flatté quand ses réponses excitaient les rires et bondit de plaisir hors de l’eau chaque fois qu’on l’applaudissait.
Quant aux questions qu’on lui posa, elles furent celles qu’on aurait pu attendre : quelques-unes furent sérieuses, mais la plupart poussèrent à l’effet comique. Toutes les conférences de presse se ressemblent : c’est une terrible mezcla[26] le meilleur y côtoie le pire. Comme on verra, les journalistes ne surent pas toujours faire la différence entre le premier dauphin à parler la langue des hommes et une star de cinéma connue pour l’éclectisme de sa vie privée. Il est vrai que Fa encouragea sans le vouloir cette confusion par ses réponses à l’emporte-pièce et sa mentalité joueuse.
Je note encore que Bi, au cours de la conférence de presse, me surprit agréablement. Il n’y avait plus trace, dans son attitude, de l’ancienne timidité qui avait rendu son approche si difficile et qui avait commencé à s’effacer six mois plus tôt, quand elle s’était mise à parler, peut-être sur les instances de son époux. Dès qu’elle s’y décida, elle manifesta d’ailleurs à l’égard de Fa une vive émulation et fit tant d’efforts qu’elle le rattrapa quant à la maîtrise de la langue et le dépassa quant à la qualité de la prononciation. Elle montra le même esprit compétitif au cours de la conférence de presse. Sans se mettre en avant comme Fa, et sans jamais répondre à sa place, elle comprit très bien que sa connaissance des choses de la mer lui donnait un net avantage sur lui, et le moment venu, elle sut l’exploiter avec beaucoup de finesse.
*
Conférence de presse du dauphin Ivan
et de la delphine bessie
le 20 février 1971
(Par J, j’entends, sans pouvoir préciser davantage, les différents journalistes qui posèrent les questions[27].)
J. – Fa, quel âge avez-vous ?
Fa. – Cinq ans.
(La voix aiguë, criarde et nasillarde de Fa parut surprendre l’auditoire, bien que le Professeur Sevilla, dans son exposé, eût pris soin de souligner que Fa produisait les sons, non pas avec sa bouche, mais avec son évent.)
J. – Bi, quel âge avez-vous ?
Bi. – Je ne sais pas.
J. – Pourquoi ?
Fa. – Bi est née dans la mer.
J. – Fa, pourquoi répondez-vous à la place de Bi ?
Fa. – Bi est ma femme. (Rires.)
J. – Fa, vous êtes né dans un bassin ?
Fa. – Oui.
J. – Regrettez-vous la mer ?
Fa. – Je ne la connais pas.
J. – Il y a beaucoup de place dans la mer pour nager.
Fa. – Bi dit que la mer est dangereuse.
J. – C’est vrai, Bi ?
Bi. – Oui.
J. – Pourquoi ?
Bi. – Il y a des bêtes qui vous attaquent.
J. – Quelles bêtes ?
Bi. – Les requins et les orques.
Fa. – La mère de Bi a été tuée par un requin.
J. – Et vous, Bi, qu’avez-vous fait ?
Fa. – Vous voulez dire à ce moment-là ?
J. – Fa, laissez parler Bi.
Fa. – Oui, monsieur. Pardon, monsieur. (Rires.)
J. – Bi, voulez-vous répondre ?
Bi. – Il n’y avait rien à faire. J’ai fui. Ce sont les gros mâles qui repoussent les requins.
J. – Est-ce que Fa pourrait tuer un requin ?
Bi. – Je ne sais pas.
Fa. – Amenez-m ‘en un, vous verrez. (Rires.)
J. – Bi, que pensez-vous du requin ?
Bi. – (Avec passion.) C’est une sale bête, il a une sale peau. Il est stupide. Il est lâche.
J. – Vous dites qu’il a une sale peau : pourquoi ?
Bi. – Nous sommes lisses et doux. Il est rugueux. Quand sa peau touche la nôtre, il nous blesse.
J. – Fa, avez-vous encore votre mère ?
Fa. – Ma mère, c’est Pa. (Rires.)
J. – Je ne vous ai pas parlé de votre père, mais de votre mère…
Fa. – J’ai bien répondu. Ma mère, c’est Pa.
Pr. Sevilla. – Je voudrais expliquer ceci : Un animal considère comme sa mère la première personne qu’il voit auprès de lui quand il naît. Pour Fa, je suis donc bien sa mère. (Rires.) C’est pour respecter l’usage humain que je me suis fait appeler Pa par lui.
J. – Mr. Sevilla, j’ai entendu votre dauphin appeler « Ma » quelqu’un de votre équipe. Qui est « Ma » ?
Pr. Sevilla. – Mon assistante et collaboratrice Arlette Lafeuille.
J. – Je ne comprends plus. Quel est celui des deux que Fa considère comme sa mère ? Vous-même ou Miss Lafeuille ?
Pr. Sevilla. – Les deux. (Rires.) Je dois expliquer ici qu’un dauphin a, le plus souvent, deux mères. Une mère véritable et une mère bénévole qui assiste la première.
J. – Et dans le cas présent, qui est la mère véritable ? Vous ou Miss Lafeuille ?
Pr. Sevilla. – Votre question n’est absurde qu’en apparence. Comme c’est moi qui lui ai donné le biberon dans les premières semaines de sa vie, je pense que c’est moi qui suis la mère véritable, et Miss Lafeuille, la mère bénévole.
J. – Est-ce que Miss Lafeuille pourrait se lever et nous faire face, afin que nous puissions la voir ?
(Arlette Lafeuille se lève et se tourne face au public. Son apparence physique provoque des commentaires et des remous. Les flashes crépitent.)
J. – Miss Lafeuille, vous avez un nom français, êtes-vous française ?
Arlette. – Non, je suis américaine. Mais ma famille est originaire du Québec.
J. – Que pensez-vous du général de Gaulle ?
J. – Vous habillez-vous à Paris ?
J. – Aimeriez-vous faire une carrière dans le cinéma ?
J. – Quel est votre acteur favori ?
J. – Savez-vous faire la cuisine française ?
Arlette. – Je ne suis pas française : pourquoi saurais-je faire la cuisine française ?
J. – Miss Lafeuille, est-ce que je peux vous appeler Ma ?
Arlette. – Oui, si vous pensez être assez jeune pour ça. (Rires.)
J. – Ma, est-ce que Pa a l’intention de vous épouser ?
Arlette. – Le Professeur Sevilla ne m’a fait aucune proposition en ce sens.
J. – Et s’il la faisait, que décideriez-vous ?
Arlette. – J’attendrai qu’il la fasse pour me décider.
Lorrimer. – Messieurs, je comprends et je partage votre vive sympathie pour Miss Lafeuille, mais puis-je vous rappeler que vous êtes ici pour interviewer les dauphins ? (Rires.)
J. – Pour vous, Fa, est-ce une promotion de parler le langage des hommes ?
Fa. – Je ne comprends pas promotion.
Pr. Sevilla. – Puis-je poser cette question pour vous ?
J. – Volontiers.
Pr. Sevilla. – Fa, es-tu fier de nous parler ?
Fa. – Oui.
J. – Pourquoi ?
Fa. – J’ai eu beaucoup de mal à apprendre.
J. – Pourquoi vous êtes-vous donné tout ce mal ?
Fa. – Pour voir Bi et pour faire plaisir à Pa.
J. – Les bêtes ont-elles une langue à elles ?
Fa. – Les dauphins, oui. Je ne sais si les autres bêtes dans la mer parlent. Je ne les comprends pas.
J. – Depuis que vous parlez l’anglais, vous considérez-vous comme un être raisonnable ?
Fa. – J’étais raisonnable avant.
J. – Mais vous ne pouviez pas le montrer ?
Fa. – Je ne pouvais pas le montrer aussi bien.
J. – Maintenant que vous parlez, vous considérez-vous comme un dauphin ou comme un homme ?
Fa. – Je suis un dauphin.
J. – On dit que les dauphins sont très amicaux à l’égard des hommes : Est-ce vrai, Fa ? Aimez-vous les hommes ?
Fa. – Oui, beaucoup. (Il répète avec force ;) Beaucoup.
J. – Pourquoi ?
Fa. – Ils sont bons, ils sont lisses, ils ont des mains et ils savent fabriquer des choses.
J. – Vous aimeriez avoir des mains ?
Fa. – Oui, beaucoup.
J. – Pour quoi faire ?
Fa. – Pour caresser les hommes. (Rires)
(À ce moment, surgit un incident qui donna aux journalistes plaisir et pâture. L’un d’eux, nommé V. C. Dumby, roux et corpulent, qui représentait un journal de Georgie, se leva tout d’un coup d’un air furieux et apostropha l’auditoire en termes véhéments :)
Dumby. – Cette plaisanterie a assez duré, je la trouve du pire mauvais goût et je ne la supporterai pas davantage ! Je ne veux pas, pour ma part, être complice par mon silence d’une supercherie dégoûtante. Jamais je ne croirai qu’un poisson est capable de s’exprimer en anglais comme un chrétien, de faire des plaisanteries déplacées et de parler de nous caresser ! C’est une indignité ! Vous verrez que tout à l’heure, il va demander à Mr. Lorrimer la main de sa fille.. » (Rires.) Vous pouvez rire, mais quant à moi, je suis dégoûté, permettez-moi de vous le dire. Je suis indigné d’avoir fait tout le voyage jusqu’en Floride pour assister à ce honteux attrape-nigaud ! Il est clair que Semilla est un ventriloque. C’est lui qui parle depuis le début, ce n’est pas son poisson ! (Rires et brouhaha.)
Pr. Sevilla. – Voulez-vous me permettre de rectifier ? Premièrement, je m’appelle Sevilla et non Semilla. Deuxièmement, je ne suis pas ventriloque. Troisièmement, Fa n’est pas un poisson, c’est un cétacé. (Rires.)
Lorrimer. – Quatrièmement, je n’ai pas de fille. (Rires.)
Dumby. – On ne me clouera pas le bec avec des plaisanteries ! Quel intérêt a l’agence d’État de se prêter à cette déplorable supercherie, je n’en sais rien. Mais, en tout cas, moi, je ne marche pas ! Si Semilla veut prouver sa bonne foi, il n’a qu’à s’éloigner du bassin avec ses acolytes et nous laisser seuls avec ses animaux !
Pr. Sevilla. – Bien volontiers. (Il se lève et se dirige, suivi de ses assistants[28] vers la sortie du bassin.)
Fa. – (Sortant plus de la moitié du corps du bassin et criant :) Pa ! Où vas-tu ? (Rires.)
Pr. Sevilla. – (Se retournant :) Réponds aux questions, Fa. Je reviens dans cinq minutes.
Un long silence. Fa regarde l’auditoire.
Fa. – Eh bien, qui va commencer ? (Rires.)
J. – Vous avez dit que vous aimeriez être un homme parce qu’ils ont des mains et qu’ils savent fabriquer des choses. Quelles choses, Fa?
Fa. – Par exemple, la T. V. La T. V. est une chose merveilleuse.
J. – Vous aimez la T. V. ?
Fa. – Je la regarde tous les jours. Elle m’apprend beaucoup de choses.
J
J. – Je dois dire que je vous trouve très optimiste. (Rires.)
J. – Quel genre de films aimez-vous ?
Fa. – Les westerns.
J. – Vous n’aimez pas les films d’amour ?
Fa. – Non.
J. – Pourquoi ?
Fa. – Ils s’embrassent et c’est fini.
J. – Vous voulez dire que c’est fini trop tôt ?
Fa. – Oui. (Rires.)
J. – Puisque nous parlons cinéma, quelle est votre star favorite ?
Fa. – Anita Ekberg.
J. – Pourquoi ?
Fa. – Elle est bâtie pour nager vite. (Rires.)
J. – Aimeriez-vous caresser Anita Ekberg ?
Fa. – Oui, beaucoup. Elle doit être très lisse. (Rires.)
Un journaliste. – (Haut à Dumby :) Eh bien, Dumby, êtes-vous convaincu ?
Dumby. – Je suis convaincu que nous sommes en train d’assister à un exercice de ventriloquie particulièrement bien exécuté, voilà ma conviction ! Si le ventriloque n’est pas Semilla ou l’un de ses assistants c’est quelqu’un d’autre ! (Rires et protestations)
J. – Dumby, vous ne voulez pas dire que vous soupçonnez un de vos confrères ?
Dumby. – Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : il n’y a pas que des journalistes ici.
Lorrimer. – En ce qui me concerne, je regrette de dire que je suis dénué de tout talent de ventriloquie. (Rires.)
Dumby. – Je ne vous visais pas, monsieur.
Lorrimer. – Merci, Mr. Dumby. (Rires.) Et maintenant, si tout le monde est d’accord, je propose que nous mettions fin à cet intermède et que nous rappelions le Professeur Sevilla.
Le Professeur Sevilla et ses assistants reprennent leur place au premier rang, longuement applaudis.
J. – Mr. Sevilla nous a dit que vous saviez lire. Est-ce vrai ?
Fa. – Oui. Bi aussi.
J. – Que lisez-vous ?
Fa. – Le Livre de la Jungle.
J. – Lisez-vous d’autres livres que Le Livre de la Jungle ?
Fa. – Non.
J. – Pourquoi ?
Pr. Sevilla. – Puis-je répondre à cette question ? Cela revient extrêmement cher d’éditer un livre pour Fa et Bi. Il faut un papier spécial : bien que le livre soit placé sur un pupitre muni de flotteurs, on ne peut pas éviter qu’il soit mouillé.
J. – Pourquoi avez-vous choisi Le Livre de la Jungle ?
Pr. Sevilla. – Il y a une certaine analogie de situation entre Mowgli et Fa. Tous deux vivent au sein d’une espèce qui n’est pas la leur.
J. – Puisque, vu les frais que cela entraîne, vous ne pouviez éditer qu’un seul livre, pourquoi n’avoir pas choisi la Bible ?
Pr. Sevilla. – La Bible est un livre bien trop compliqué pour Fa.
J. – Fa, je vais vous poser une question importante : les dauphins ont-ils une religion[29] ?
Fa. – Je ne comprends pas « religion ».
J. – Je vais vous poser une question plus simple : les dauphins aiment-ils un dieu ?
Fa. – Qui est Dieu ?
J. – Eh bien, c’est assez difficile à dire en deux mots, mais je vais essayer : Dieu est quelqu’un de très bon, qui sait tout, qui voit tout, qui est partout et qui ne meurt jamais. Après leur mort, les hommes bons vont auprès de lui au paradis.
Fa. – Où est le paradis ?
J. – Au ciel. (Un silence.)
Fa. – Pourquoi les hommes bons meurent-ils ?
J. – Tous les hommes meurent, bons ou mauvais.
Fa. – Oh, je ne savais pas, je ne savais pas. (Fa a l’air profondément choqué par ce qu’il vient d’apprendre. Un silence.)
Bi. – Je peux parler ? (Vif intérêt.)
J. – Parlez, Bi. Nous serons trop heureux de vous entendre.
Bi. – Eh bien, je vais expliquer une chose. Il y a très longtemps, nous vivions sur terre, nous mangions des choses qui poussent sur la terre et nous étions heureux. Puis, nous avons été chassés de la terre et forcés de vivre dans l’eau. Mais la terre nous manque, nous y pensons toujours, c’est pourquoi nous aimons nager près du bord et voir les hommes.
J. – Bi, j’ai une question importante : on apprend de temps en temps que des bandes de dauphins ou de baleines s’échouent sur les côtes, et quand on les remet à l’eau, elles reviennent obstinément sur terre pour mourir. Pourquoi font-elles cela ?
Bi. – Si nous mourons sur terre, c’est sur terre que nous vivrons après notre mort.
J. – Si je comprends bien, la terre, c’est votre paradis ?
Bi. – Oui.
J. – Et l’homme ? C’est votre Dieu ?
Bi. – Je ne sais pas. Je n’ai pas encore bien compris le mot Dieu. L’homme et la terre, pour nous, c’est la même chose. Nous aimons l’homme beaucoup, beaucoup.
J. – Pourquoi ?
Bi. – Fa l’a déjà dit : il est bon, il est lisse et il a des mains.
J. – Vous dites que l’homme est bon. Pourtant, il est arrivé qu’il vous pêche et qu’il vous tue.
Bi. – Nous savons qu’il nous tue pour nous ramener à terre, c’est pourquoi nous ne lui en voulons pas.
J. – Fa, vous avez eu l’air surpris d’apprendre que l’homme meurt ?
Fa. – Je ne savais pas. Cela me fait beaucoup de peine.
J. – Nous aussi. (Rires.)
Fa. – Pourquoi rient-ils, Pa ?
Pr. Sevilla. – Pour oublier.
Fa. – Toi aussi, Pa, tu mourras ?
Pr. Sevilla. – Oui.
Fa. – (Le regardant avec douleur) Cela me fait beaucoup de peine.
(Le regard de Fa frappa l’auditoire et il y eut ici un silence d’une qualité assez exceptionnelle dans une conférence de presse.)
J. – Bi, je voudrais vous poser une autre question : si les dauphins, en s’échouant sur terre, pensent aller au paradis, pourquoi ne s’échouent-ils pas tous ?
Bi. – Il faut du courage pour mourir. Nous aimons nager, pêcher, jouer et faire l’amour.
J. – Vous êtes très attachée à Fa, n’est-ce pas ?
Bi. – Oui.
J. – Qu’arriverait-il si on vous enlevait Fa ?
Bi. – (Bouleversée :) On va m’enlever Fa ?
Pr. Sevilla. – (Se levant :) Ne posez pas ce genre de question, je vous prie !
J. – Bi, je n’ai pas dit qu’on allait vous enlever Fa. Je vous ai demandé ce qui arriverait si on vous l’enlevait.
Bi. – Je mourrais.
J. – Comment ?
Pr. Sevilla. – Ne posez pas ce genre de question !
Bi. – Je cesserais de manger.
Pr. Sevilla. – (Avec beaucoup de force :) Bi, personne ne t’enlèvera Fa. Jamais ! C’est moi, Pa, qui te le dis !
Bi. – C’est vrai, Pa ?
Pr. Sevilla. – C’est vrai. (À l’auditoire :) Je voudrais expliquer le sens de mon intervention. Les dauphins ont une émotivité et une imagination bien plus vives que les nôtres. En outre, ils ne font pas aussi nettement que nous la différence entre le réel et le possible. Pour eux, envisager une possibilité, c’est déjà presque la vivre. C’est pourquoi il faut faire très attention. Vous pouvez poser des questions qui vous paraissent anodines et qui sont, en fait, inutilement cruelles.
J. – Je suis désolé. Je ne voulais pas bouleverser Bi.
J. – Je vais vous poser une question qui ne sera sûrement pas cruelle : Fa, les Français ont un proverbe : Heureux comme un poisson dans l’eau. Qu’en pensez-vous ?
Fa. – Je ne suis pas un poisson. Je suis un cétacé. Combien de fois faudra-t-il le répéter ? Avez-vous déjà regardé l’œil d’un poisson ? Il est rond et stupide. Et maintenant, regardez le mien ! (Fa tourne la tête de côté et fait à l’auditoire un clin d’œil malicieux. Rires prolongés.)
J. – Je vous concède que votre œil n’est ni rond ni stupide. Mais là n’est pas ma question. Voulez-vous répondre à ma question ? Êtes-vous heureux dans l’eau ?
Fa. – Hors de l’eau, ma peau sèche très vite et je ne peux pas vivre longtemps.
J. – Vous m’avez répondu à côté. Je vous ai demandé si vous étiez heureux dans l’eau. Voulez-vous me répondre ?
Pr. Sevilla. – Je vous en prie, ne le malmenez pas. Le dauphin n’est pas habitué à tant d’agressivité.
J. – Pourquoi ne veut-il pas répondre à ma question ?
Fa. – Je veux bien répondre, mais je ne comprends pas. Où puis-je vivre, sinon dans l’eau ?
J. – Fa, puisque vous regardez la T.V. tous les jours, je suppose que vous n’êtes pas tout à fait ignorant des affaires internationales ?
Lorrimer. – Messieurs, je suis au regret de vous dire que nous avons déjà dépassé de dix minutes le temps que nous avions prévu pour cette conférence de presse. (Protestations.) Je vous rappelle ce que j’ai dit dès le début : le Professeur Sevilla estime que cette conférence de presse, avec ses flashes, ses questions et ses projecteurs, est une épreuve sévère pour ses élèves et il ne pense pas qu’il soit souhaitable de la prolonger au-delà d’une heure.
J. – Mr. Lorrimer, j’ai encore trois questions : voulez-vous me permettre de les poser ?
Lorrimer. – Eh bien, posez vos trois questions et ce seront les dernières.
J. – Fa, que pensez-vous des États-Unis d’Amérique ?
Fa. – C’est le pays le plus riche et le plus puissant du monde. Il défend la liberté et la démocratie. Le mode de vie américain est supérieur à tous les autres.
J. – Que pensez-vous du président Johnson ?
Fa. – C’est un homme bon qui veut la paix.
J. – Que pensez-vous du Vietnam ?
Fa. – On ne peut pas se retirer. Ce serait donner une prime à l’agression.
J. – En cas de guerre, Fa, prendriez-vous les armes aux côtés des États-Unis ?
Lorrimer. – Cela ne fait pas trois questions, mais quatre. Et si vous me permettez, je vais répondre moi-même à votre quatrième question. Fa ne peut pas prendre les armes, parce qu’il n’a pas de mains. (Rires.) Messieurs, je vous remercie de votre aimable attention, et je propose que nous remerciions le Professeur Sevilla et ses élèves Fa et Bi de leur magnifique performance. Véritablement, je suis fier d’avoir vécu avec lui, avec eux, avec vous, cette journée historique. (Applaudissements prolongés.)
*
Le philosophe yougoslave Marco Llepovic, qui séjournait aux États-Unis dans une université californienne quand éclata, comme une bombe, la conférence de presse du 20 février, fut très frappé par le singulier état d’euphorie et d’excitation qui s’empara alors du public U.S., et le décrivit en ces termes à un de ses amis, médecin à Sarajevo : « Les grandes vertus du peuple américain comportent, en contrepartie, quelques petits défauts, parmi lesquels je citerai la tendance à la satisfaction de soi (self-satisfaction) et l’aptitude à se sentir moralement justifié (righteouness). L’une et l’autre sont particulièrement visibles en ce moment dans la presse, la radio, la T.V. et les conversations privées. L’autolouange atteint à l’heure actuelle un degré rarement égalé, même au moment des grands succès spatiaux. Quant à la righteousness, elle est là, elle aussi, revêtue de formes plus implicites. Traduite en clair, elle revient à peu près à ceci : Si nous, Américains, nous avons les premiers fait parler les dauphins, c’est que nous le méritons.
« Bien entendu, c’est un fait d’une immense portée que d’avoir établi une communication pleinement intelligible avec une espèce animale, et les Américains ont bien le droit d’en être fiers. Mais ce que je trouve inquiétant, c’est que ce grand progrès scientifique, ou comme ils disent eux-mêmes en termes historico-militaires, cette « conquête d’une nouvelle frontière » (the conquest of a new frontier), leur semble donner un lustre neuf à leur prétention au leadership mondial. Quand ils vous parlent de ce prodigieux bond en avant, les Américains n’omettent pas de citer avec complaisance les sommes énormes qu’ils ont investies depuis dix ans (et qu’ils étaient les seuls à pouvoir investir) dans les recherches sur les dauphins. Mais en même temps, le fait d’avoir réussi leur apparaît comme un cadeau du Tout-Puissant au peuple qui en était le plus digne. En faisant parler leurs dauphins, le Ciel les a clairement confirmés dans la mission mondiale dont ils se sentent investis.
« Ceci, dans des milieux intellectuels, mais à un niveau plus humble, il est navrant de constater combien ce sensationnel tournant scientifique dans l’histoire du monde est aussitôt interprété en termes de puissance et d’éventuelle victoire militaire sur les pays étrangers. Le chauffeur de taxi qui me ramenait hier à l’Université m’a déclaré au bout de quelques minutes de conversation : Maintenant que nos dauphins parlent, je suis prêt à vous parier dix dollars qu’aucun de ces damnés sous-marins russes n’osera s’approcher de nos côtes pour nous expédier leurs sales missiles[30]. Je lui ai demandé s’il s’estimait menacé par les Soviétiques. Il a répondu : Et comment ! Par les Russes, par les Chinois, par les Viets, par les Français et par toute cette sale clique !… Quand on pense que les États-Unis détiennent dans leurs arsenaux atomiques de quoi pulvériser non seulement tous leurs ennemis, mais toute la planète – eux-mêmes compris –, on est surpris de la persistance d’une fièvre obsidionale aussi délirante chez le peuple le plus puissant de la terre. Là aussi, il y a un grave symptôme, car l’idée de la guerre, et même d’une guerre d’agression, peut être un jour admise sans résistance par une population ainsi conditionnée, pour peu qu’elle lui soit présentée comme une guerre préventive contre un ennemi qui se prépare à l’anéantir. »
Il est juste d’ajouter aux remarques de Marco Llepovic que la conférence du 20 février déclencha chez le peuple américain des réactions où apparaissaient des traits de caractère beaucoup plus sympathiques : l’enthousiasme, l’humour, et l’aptitude à l’attendrissement. Du jour au lendemain, la popularité de Fa – au moins égale à celle de Lindbergh au lendemain de la première traversée de l’Atlantique – submergea l’Amérique.
Mais c’est peu de parler de popularité. Il vaudrait mieux dire amour et même, adoration, tant l’élan qui portait le public vers les deux dauphins fut unanime et puissant. Deux cents millions d’honnêtes gens se mirent à vibrer d’affection aux seuls noms de Fa et Bi. On les avait salués dans la presse, dès le lendemain du 20 février, comme les premiers animaux doués de raison. L’amour des animaux se mêla dans le cœur des Américains au culte du rationnel et il en résulta un mélange quasi détonant. Les observateurs sentirent alors battre le pouls de ce grand peuple et comprirent jusqu’où pouvait aller l’excès de sa tendresse. D’un bout à l’autre de l’immense continent, Fa fut à la fois aimé comme un pet[31], admiré comme un enfant prodige et choyé comme un héros national.
Une équipe de base-ball qui s’appelait The Lions se débaptisa et décida de se nommer désormais The Dolphins. Les Fa Fan Clubs se multiplièrent, en particulier chez les jeunes, et plusieurs idoles imprimèrent à leur usage des disques de musique delphinique sifflée. L’un d’eux, qui fit fureur, ne comportait pas d’autres paroles que I love you, Bi, répété dans tous les registres et sur tous les tons, le reste étant occupé par des sifflements, tantôt langoureux, tantôt ardents. Une danse, the dolphin roll, qui consistait en balancements et en frottements poitrine contre poitrine, les deux partenaires gardant les bras derrière le dos par allusion à l’absence de mains des dauphins, fit son apparition dans le Minnesota. En trois semaines, elle conquit les États-Unis, l’Amérique latine et l’Europe occidentale. Deux mois plus tard, elle apparut à Moscou, où elle fut aussitôt interdite pour son « indécence ».
Les Bi Clubs, répliques féminines des Fa Fan Clubs, se mirent à éclore et à foisonner, en particulier chez les lycéennes de quatorze à quinze ans des High Schools. Ces clubs reposaient sur une identification des jeunes filles à Bi et comportaient, en certains cas, un culte de Fa si délirant que des psychologues s’alarmèrent et procédèrent à une enquête discrète. Ils découvrirent que dans certaines de leurs parties, qui se déroulaient la nuit dans des piscines privées, et qui avaient un caractère initiatique, des teenagers[32] nageaient nues en chevauchant des dauphins en caoutchouc, et en psalmodiant des negro spirituals où le nom du Seigneur était remplacé par celui de Fa. L’argot de ces adolescentes avait lui-même subi une mutation. D’un garçon, elles disaient : O dear, he’s a Fa, ou au contraire : He’s a dreadful anti-Fa[33], selon qu’il leur apparaissait pourvu ou dépourvu de sex-appeal. Les enquêteurs signalèrent qu’à leur avis, l’insigne des Bi Clubs – un dauphin à la tête dressée représenté dans une position verticale – était, en réalité, un symbole phallique.
Le commerce fut prompt à exploiter cette extraordinaire popularité. Un disque reproduisant les extraits les plus savoureux de la conférence de presse du 20 février se vendit en quelques semaines à vingt millions d’exemplaires. Une marque de boisson non alcoolisée créa le dolphin’s drink, dont elle recommanda les effets toniques sur les nerfs et la musculature. Une sous-marque d’huile solaire s’appela Dolphinette : elle nourrissait votre peau, filtrait avec efficacité les rayons nocifs, et rendait votre épiderme aussi doux et lisse que celui d’un bébé. The dolphin’s brillantine (parfumée à la lavande) assurait aux cheveux masculins cette tenue sans défaillance sans laquelle il n’était guère possible de réussir dans la vie. Les magasins regorgèrent d’objets reproduisant Fa et Bi. Dessinée, lithographiée, gravée ou sculptée, on trouvait leur image sur des briquets, des étuis à cigarettes, des services de table, des cravates, des cendriers, des pendules, des portemanteaux, des dessous de plats, des carafes, et même des poignées de porte (qui ne rappelaient en rien les dauphins stylisés du XVIIIe siècle français).
Deux shows sur les dauphins tinrent l’affiche à Broadway. Dans l’un, soixante girls costumées en delphines se laissaient porter par soixante danseurs habillés en vagues, mais le clou du spectacle était, sans conteste, le ballet nuptial où, dans ce qui paraissait être un aquarium géant, un couple de dauphins humains évoluait avec grâce et à la limite de l’érotisme.
Dans le royaume des jouets, les dauphins – en caoutchouc extra-lisse avec des yeux mobiles, une bouche rieuse et un évent émettant le son « Pa » et « Ma » par simple pression sur la nageoire dorsale – supplantèrent les ours. L’été suivant, une autre version, en caoutchouc gonflable, grandeur naturelle, étanche et insubmersible, remplaça sur les plages les matelas pneumatiques. Lancée par une grande marque aux moyens puissants, elle fit l’objet, sur les routes, d’astucieux placards de publicité : on y voyait un jeune garçon chevauchant gaiement un dauphin parmi des vagues déchaînées, avec, au-dessous, la légende : You should not go to sea without a purpoise[34].
Une maison de haute couture de New York lança le New-Look dauphin, et fit défiler ses mannequins à l’Astoria. Elles étaient vêtues d’une sorte de sac en tissu lisse et brillant. La taille n’était pas marquée, et la robe, après s’être rétrécie au niveau des cuisses, se terminait au genou par un évasement subit, sans doute pour figurer la nageoire caudale. L’annonceur recommandait aux acheteuses éventuelles d’adopter une démarche ondulante afin de donner l’illusion de la souple progression dans l’eau du cétacé.
Dans la presse quotidienne, dans les hebdomadaires, dans les mensuels, dans les revues de vulgarisation scientifique et dans celles, particulièrement nombreuses aux U.S.A., qui prennent pour thème la nature et les animaux, le dauphin devint envahissant. La plupart des articles, dont le premier jet, inspiré par des spécialistes, avait fait l’objet d’une soigneuse mise en forme, étaient écrits sur le ton objectif et avec la brièveté factuelle (un fait par phrase) de la presse outre-Atlantique, sans exclure, cependant, çà et là, la pincée d’humour et la note sentimentale qui enlevaient toute sécheresse à leur concision.
Le rire, bien entendu, se taillait la part du lion dans des publications plus légères. Dans le numéro qui suivit le 20 février, Playboy publia en couverture un photomontage d’Anita Ekberg en costume de bain serrant Fa dans ses bras avec la légende : Il dit qu’elle est bâtie pour nager vite.
Les cartoonists [35] exploitèrent le thème avec fureur. On aurait pu faire, non pas un, mais plusieurs énormes albums, en rassemblant les dessins dont ils submergèrent la presse. Un de ces cartoons montrait un dauphin instituteur (avec des lunettes), lisant à une classe de delphineaux immergés un livre maintenu sur l’eau par un pupitre muni de flotteurs. Au premier plan, cependant, un jeune cétacé, l’air buté et dégoûté, affecte de se désintéresser de son enseignement, tandis que deux de ses voisins échangent ces commentaires scandalisés :
— What’s wrong with him ?
— He says he wants to learn Russian[36].
Un autre cartoon situe la scène dans un oceanarium de Floride où, juste avant la représentation (le public se pressant déjà au contrôle), des dauphins défilent devant leurs moniteurs inquiets en brandissant des pancartes sur lesquelles on peut lire :
MORE FISH !
MORE WATER !
AND LESS WORK[37] !
Même avant que Fa ne bondît jusqu’aux sommets de la popularité, le dauphin avait fait son apparition dans les comics[38], avec le fameux Lil Abner du New York Herald Tribune. Après le 20 février, il va sans dire qu’il inspira un nombre sans cesse grandissant de bandes dessinées. L’une d’elles, peut-être la plus caractéristique, était intitulée Bill and Lizzie et contait les aventures d’un couple. Bill apparaissait comme une sorte de Super-dauphin doté d’une poitrine énorme et d’une vitesse de nage incroyable, tandis que Lizzie, beaucoup plus petite et plus en courbes, battait coquettement du cil. L’histoire comportait des péripéties haletantes, en particulier le kidnapping de Lizzie par un villain appelé Karsky. (Il avait un nom slave, mais des traits asiatiques, de sorte que le dessinateur laissait au lecteur une certaine latitude dans l’interprétation.) Karsky, en capturant Lizzie et en s’enfuyant avec elle dans un puissant canot à moteur, voulait amener Bill à entrer au service d’une puissance étrangère (elle aussi nonprécisée), mais Bill restait loyal à ses amis U.S. À la tête d’un commando de dauphins athlétiques, il rattrapait Karsky après une course folle en plein Océan, échappait en plongeant à ses mitraillages, renversait le canot avec ses compagnons, assommait à coups de queue Karsky (sans le tuer) et le ramenant inerte sur son dos, le livrait au bras séculier [39]
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La vérité oblige à dire que le concert de louanges et d’amour qui s’éleva vers les dauphins après le 20 février ne fut pas unanime. Quelques voix discordantes se firent entendre çà et là, et la presse en fit aussitôt grand cas, satisfaisant ainsi ce besoin de contradiction qui dort au fond de l’âme humaine. Un nommé T.V. Mason, quincaillier en gros, ex-candidat à un siège de sénateur dans un État du Sud, posa dans un discours retentissant quelques questions irritées : « Pourquoi, demanda-t-il, notre dauphin s’appelle-t-il Ivan ? Le Professeur Sevilla est-il communiste ? Et si oui, comment peut-on expliquer qu’une agence d’État ait confié à un communiste le soin d’apprendre à lire à nos dauphins ? J’ai deux enfants en bas âge, continua Mason avec émotion, un garçon et une fille, j’espère qu’ils deviendront un jour, comme leur père, de bons Américains, mais pour rien au monde, et pas même pour un million de dollars, je n’accepterais que ce soit un communiste qui leur apprenne l’ABC. »
À la demande d’Adams, qui ne prenait pas cette attaque à la légère, Sevilla expliqua dans un communiqué que la veille de la naissance de Fa, il avait vu dans un ciné-club un film intitulé Ivan le Terrible. Le lendemain, quand le bébé-dauphin était né, un de ses assistants avait remarqué qu’il manifestait une terrible vitalité : « Eh bien, dans ce cas, avait dit Sevilla, appelons-le Ivan. » Cette plaisanterie n’est peut-être pas de première force, mais en tout cas, il n’y avait pas là de quoi fouetter un chat. Au demeurant, concluait le communiqué, les récriminations de T.V. Mason étaient sans objet, car Ivan n’était pas connu du public sous le nom d’Ivan, mais sous le nom de Fa, qu’il s’était lui-même donné.
Au Congrès, un assez vif échange opposa le sénateur Salisbury au sénateur Spark, surnommé le sénateur romain en raison de son goût pour les citations latines. Le sénateur Salisbury proposa au Congrès l’institution de bourses permettant aux dauphins soviétiques de visiter les oceanaria U.S. afin que nos savants puissent les comparer à leurs frères américains. Spark combattit cette proposition en termes éloquents. Il déclara que si même les Russes faisaient aux U.S.A. cadeau de tous leurs dauphins, il déconseillerait au Congrès d’accepter ces cadeaux, timeo Danaos, déclara-t-il, et dona ferentes[40]. Il repoussait a fortiori avec la dernière fermeté l’idée d’inviter aux U.S.A., aux frais du contribuable américain, des dauphins subversifs. Il qualifia, pour conclure, la proposition du sénateur Salisbury d’indécente et d’irresponsable.
Paul Omar Parson (surnommé P.O.P. ou plus familièrement Pop par ses amis) alla beaucoup plus loin que T.V. Mason et que le sénateur Spark dans la voie négative, en s’élevant contre le principe même de l’éducation des dauphins. Pop était connu du grand public depuis les incidents regrettables qui avaient marqué sa candidature à un poste de gouverneur dans un État du Sud. C’était un personnage fruste et athlétique qui se mettait volontiers en bras de chemise pour prononcer ses discours et dont le langage violent et coloré faisait la joie des journalistes. « Mon cerveau, s’écria-t-il dans un discours qu’il prononça à Atlanta devant ses amis politiques, n’est pas capable de comprendre pourquoi le Congrès dépense notre argent à éduquer les dauphins. Nous avons commis la folie d’apprendre à lire à nos nègres, et nous avons déjà bien assez d’ennuis avec eux sans nous mettre encore les dauphins sur le dos. Que les dauphins restent donc à leur place – dans la mer – et nous, à la nôtre, et cela vaudra mieux pour tout le monde. Nous vivons dans un monde de fous, de lâches et de traîtres, poursuivit Pop avec vigueur, mais tant que j’aurai une goutte de sang dans les veines, je m’élèverai contre la folie, la lâcheté et la subversion. (Applaudissements.) En ce qui me concerne, comme tout Américain digne de ce nom, j’aime beaucoup les animaux, et en particulier mon chien Rookie, mais j’estime que le rôle de mon chien Rookie est de me suivre sur mes talons quand je me promène, et quand je m’assieds, de se coucher à mes pieds, et non de discuter avec moi des soi-disant avantages de l’intégration. (Rires.) En ce qui concerne les dauphins, je tiens à donner ici, une fois pour toutes, mon opinion, poursuivit-il en martelant de son énorme poing le pupitre placé devant lui. » Il fit une pause dramatique et reprit en gonflant la voix : « J’estime que la place d’un poisson est dans mon assiette et non assis à ma table en train de faire des remarques déplacées ! (Rires et applaudissements.) Vous allez voir, s’écria-t-il en conclusion, que les dauphins vont bientôt nous réclamer les droits civiques ! » (Applaudissements prolongés, suivis de cris de dérision et d’hostilité à l’égard des dauphins.)
Les craintes exprimées par Pop trouvèrent une expression particulièrement tragique à proximité du site le plus renommé des États-Unis. Le 22 février, Mr. et Mrs. Fuller, instituteurs d’âge moyen en voyage de noces à Niagara Falls, se suicidèrent au somnifère dans leur chambre d’hôtel. Ils expliquaient leur geste dans une note épinglée à leur oreiller. L’annonce, disaient-ils, que les dauphins parlaient les avait réduits au désespoir, car cette nouvelle sonnait le glas de la suprématie de l’espèce humaine dans le monde. Le jury rendit un verdict de folie temporaire due à la fatigue du voyage et à la tension nerveuse de la lune de miel chez des personnes déjà âgées.
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Il est tout à l’honneur du peuple américain qu’à l’heure même où ces manifestations négatives se faisaient jour, des hommes et des femmes de bonne volonté s’attachaient déjà à défendre les droits des dauphins et à améliorer leurs conditions d’existence.
Un groupe de psychologues qui avait obtenu de l’agence d’État la permission de s’entretenir plusieurs heures avec Fa et Bi, dans l’oceanarium de Floride où on les avait transportés et observés ensuite, dans différents oceanaria leurs frères muets (their inarticulate brothers), publièrent un rapport dont un condensé, porté à la connaissance du public par la presse, produisit sur lui une impression profonde.
« De nos entretiens avec Fa et Bi, dirent les psychologues, nous tirons la conclusion que ces deux dauphins disposent du vocabulaire, des connaissances et de l’intelligence du teenager américain moyen, à cela près qu’ils ignorent l’argot et s’expriment en anglais correct. L’intelligence naturelle des dauphins muets, à en juger par leur comportement, n’est pas moins vive, encore qu’ils ne disposent évidemment pas d’autant de moyens pour l’exprimer. Nous avons trouvé que les rapports homme-dauphin, si bons qu’ils fussent en apparence dans les oceanaria, devraient évoluer dans le sens d’une plus grande égalité. L’affection que les dresseurs et les soigneurs éprouvent pour les dauphins est réelle et souvent touchante, mais elle comporte une nuance de condescendance qui prouve que le complexe homme-bête et les préjugés qui y sont attachés n’ont pas été dépassés. Les rapports homme-dauphin sont, par contre, excellents chez le Professeur Sevilla. Il est probable, d’ailleurs, que c’est grâce à sa profonde humanité et à sa complète absence de préjugés (his complete freedom from prejudices) que le Professeur Sevilla est parvenu avec Fa et Bi à ses remarquables résultats.
« Dans tous les bassins que nous avons visités, poursuivit ce rapport, les dauphins sont très bien nourris. Ils reçoivent des soins médicaux adéquats. Mais il s’en faut, cependant, que leurs conditions de vie soient parfaites, leur logement dans un espace confiné devant à la longue retentir sur leur équilibre mental. À ce sujet, nous désirons souligner qu’en aucun cas les bassins ne devraient être circulaires, car les dauphins y contractent l’habitude abrutissante de tourner en rond, habitude analogue au va-et-vient incessant des fauves dans leurs cages. Il vaudrait mieux mettre à leur disposition des bassins rectangulaires dont un côté atteindrait une centaine de mètres, longueur minima pour leur permettre une pointe de nage rapide qui leur donnerait au moins l’illusion de la liberté. Cependant, le remède le meilleur à leur complexe de claustration, et compte tenu de la loyauté légendaire des dauphins à l’égard de leurs amis humains, serait de les autoriser à faire, de temps à autre, des séjours en mer libre, comparables aux permissions de détente des soldats. »
L’Association des Mères Américaines publia, presque aussitôt après, un ensemble d’opinions qui rendait le même son. « Puisque les dauphins parlent, déclarèrent les Mères, personne ne peut plus les considérer comme des animaux. Dès lors, quel droit a le docteur Lilly ou tout autre savant, d’enfoncer des électrodes dans le crâne de ces créatures ? Quel droit ont les directeurs des oceanaria de les faire travailler sans salaire et sans limite de temps, comme des bêtes de cirque ? Et pourquoi les delphines se voient-elles imposer leurs compagnons par les directeurs de bassin, au lieu de les choisir librement, comme c’est, à coup sûr, le cas dans leur milieu naturel ? »
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Quant aux réactions des Églises, elles comptèrent parmi les plus généreuses par l’esprit, et les plus profondes par leurs implications, car elles touchaient en fait un statut futur des dauphins dans la société des hommes. Le premier à soulever le point fut un pasteur évangéliste nommé Leed, dans un article retentissant intitulé : La Dette de Jonas. Leed faisait remarquer que le dauphin était un cétacé, comme la baleine (ou plutôt, le cachalot) qui avait avalé Jonas. Or, s’il était un fait digne de remarque, c’est que la baleine – pour parler le langage traditionnel – n’avait pas broyé Jonas dans ses terribles mâchoires. Elle ne l’avait pas non plus réduit en pulpe grâce aux muscles et aux sucs de son estomac. En l’avalant, elle lui avait fourni un abri, non un tombeau. Et au bout de quelques jours, elle l’avait rendu tel quel, intact, vivant, préservé pour les tâches qui l’attendaient. Mystérieuse et providentielle connivence du cétacé et de l’homme !
Leed disait qu’il s’était fait ces réflexions en lisant le compte rendu de la conférence du 20 février. Il lui était apparu alors que l’homme avait une dette de reconnaissance à acquitter à l’égard du cétacé, puisque celui-ci avait été marqué, à l’égard de l’homme dès les temps les plus anciens, d’un sceau prédestiné. Leed poursuivait en disant qu’il avait éprouvé un choc quand, en réponse à la question d’un journaliste bien intentionné, Fa avait demandé, à sa manière franche et primesautière : Qui est Dieu ? Quel chrétien, demandait Leed, ne serait pas saisi de sentiments douloureux devant une telle ignorance ? Certes, le journaliste avait répondu de son mieux, mais la seule réponse, Leed ne craignait pas de le dire, c’était l’évangélisation. Car cette question Qui est Dieu ? n’est pas une interrogation banale, susceptible de recevoir une réponse humaine, vraie ou fausse, selon le cas. Cette question Qui est Dieu ? est déjà, en elle-même, une aspiration. Si Fa, comme tout l’indique, est une créature raisonnable, il est capable de s’ouvrir aux mystères de la foi.
Chez les pasteurs évangélistes, aussi bien que chez les pasteurs d’autres sectes, la thèse audacieuse de Leed ne fut pas, cependant, sans rencontrer des objections et des résistances. « Certes, écrivit à ce sujet le pasteur baptiste D. M. Hawthorne, les animaux ont leur place dans la création. Comme l’homme, ils sont aussi les créatures de Dieu, puisque du plus grand au plus infime, du plus utile au plus venimeux, il les a tous tirés du Néant. Mais Dieu les a placés à un rang inférieur dans l’échelle des êtres en les subordonnant à l’homme. Dieu ne les a pas admis à L’aimer, à adorer Ses mystères, à trouver leur récompense dans Son paradis. Je concède à Leed, poursuivait Hawthorne, que le dauphin Fa apparaît comme une créature raisonnable. Malheureusement, âme et raison ne sont pas synonymes. Les dauphins ont-ils une âme ? Voilà le point. Pour en être certain, il faudrait rien de moins qu’une deuxième révélation, ou à tout le moins, un signe sûr et indubitable. L’évangélisation des dauphins est une entreprise généreuse, mais qui ouvre peut-être la voie à des licences regrettables, puisqu’elle nous appelle à dépasser les textes que Dieu nous a donnés pour nous guider. Avons-nous le droit, demandait Hawthorne en conclusion, de modifier à la fois la lettre et l’esprit des Livres saints et de dire à un dauphin, pour le catéchiser, que le rédempteur est mort en croix pour le sauver ? »
C’est à ce moment-là que le R.P. Schmidt entra en lice. Né en France, probablement d’origine juive, élevé au Canada et aux États-Unis, Schmidt était un jésuite d’esprit ouvert et universel. Docteur en théologie, docteur ès sciences, ethnologue, sociologue, numismate, archéologue, il connaissait, outre ses deux langues maternelles (l’anglais et le français), l’italien, l’espagnol, l’allemand, le roumain et le tchèque (qu’il parlait, au dire des Tchèques, sans accent, chose fort rare chez un étranger). Il avait correspondu avec Teilhard de Chardin, lord Bertrand Russell, Günther Anders et le philosophe marxiste Garaudy. À soixante ans passés, il apprenait le russe « afin, disait-il, de lire Tolstoï dans le texte ».
Schmidt s’attaqua avec vigueur, avec talent, à la thèse d’Hawthorne. Son premier tort, disait-il, était d’apporter la caution de la religion au discours odieux et ridicule prononcé par P.O.P. à Atlanta. C’était là un danger qu’Hawthorne lui-même eût le premier déploré, s’il l’avait aperçu. Le christianisme, sous peine de se discréditer, ne pouvait pas paraître se lier à des doctrines politiques rétrogrades. Il devait, au contraire, s’efforcer de garder le contact avec l’évolution du monde, assimiler les progrès de la pensée et travailler à inclure, d’une manière ou d’une autre, les découvertes les plus importantes de la science. Hawthorne avait raison, certes, de distinguer entre âme et raison. Mais dans le cas présent, sur quoi se fondait-il pour affirmer, au moins par implication, que les dauphins n’avaient pas d’âme ? Qu’est-ce que l’âme, en effet, sinon, pour la créature, la faculté d’éprouver l’angoisse métaphysique de sa condition et de s’en dégager par l’élan de la foi ? Les croyances religieuses des dauphins, poursuivait Schmidt, telles qu’elles apparaissent dans les déclarations de Bi (conférence de presse du 20 février), sont frustes et grossières ; elles n’en contiennent pas moins l’essentiel du sentiment religieux : 1°La notion de paradis perdu : les dauphins ont été chassés de la terre à une époque reculée. 2°La notion de l’au-delà : la terre est un paradis où ils accèdent après leur mort. 3°La notion de sacrifice de soi : ils sont prêts à perdre la vie pour atteindre plus vite et plus sûrement à la béatitude. 4°La notion de perfection adorable : ils éprouvent de vifs sentiments d’amour pour l’homme, décrit (inexactement) comme souverainement bon et tout-puissant. L’écrivain français Vercors a raison, poursuivait Schmidt, de prétendre que le seul test sérieux de la qualité d’homme, ce n’est ni l’apparence physique, ni le langage, ni même l’intelligence, c’est le sentiment religieux.
Contrairement à ce que pense Hawthorne, il n’est pas nécessaire d’attendre une deuxième révélation, car la révélation, précisément, c’est qu’on puisse envisager aujourd’hui d’évangéliser les dauphins en ayant les moyens de le faire. Le signe sûr et indubitable que réclame Hawthorne, nous l’avons déjà reçu, disait Schmidt, c’est l’apparition miraculeuse du don des langues chez les dauphins.
L’anthropocentrisme, continuait Schmidt, comme le géocentrisme, a vécu. L’homme n’est plus seul sur sa planète. Il devra désormais admettre comme ses égales les bêtes qui répondent aux critères par lesquels l’homme se définit. En dépassant le conservatisme des esprits jaloux, on comprendra que l’homme et le dauphin sont un seul et même être, appelés de noms différents. On pourra dire alors sans absurdité au dauphin que le Christ est mort sur la Croix pour le sauver, car par Homme, il faudra désormais entendre toute créature douée du sentiment religieux et qui peut être instruite dans la vraie foi par le langage articulé.
Une fois de plus, concluait Schmidt en revenant avec joie à sa thèse favorite, on découvre qu’il n’y a pas d’antinomie véritable entre la science et la religion. La science, bien au contraire, nous amène à un élargissement de la notion d’homme qui ouvre devant nous d’exaltantes perspectives : grâce à elle, nous pourrons maintenant faire pénétrer la parole du Christ jusque dans les profondeurs des océans.
À la suite de cet article, plusieurs prêtres, appartenant à des Églises différentes, écrivirent à Lorrimer pour le prier de leur donner accès auprès de Fa et Bi, afin de les catéchiser. Ils se heurtèrent à une fin de non-recevoir, exprimée en termes courtois. La commission, répondait Lorrimer, comprenait les mobiles très respectables qui dictaient ces demandes, mais elle ne voyait pas, pour le moment, le moyen de les satisfaire, le lieu où le Professeur Sevilla instruisait Fa et Bi étant tenu secret pour des raisons évidentes de sécurité[41]. Officiellement du moins, le problème de l’évangélisation des dauphins n’était pas mûr.
Un problème bien différent retenait l’attention de la Maison-Blanche et lui paraissait exiger une solution rapide. Il n’était pas suffisant d’instruire un ou deux dauphins. Si les dauphins devaient devenir pour la Marine U.S. de précieux auxiliaires, encore fallait-il prendre sans tarder toutes les dispositions utiles pour assurer leur recrutement. Alerté par ses conseillers, le Président des États-Unis ne perdait pas de temps : il agissait. Rappelant la décision historique, le 25 septembre 1945, du président Truman, d’annexer le socle continental des États-Unis – décision qui avait reculé les frontières sous-marines du pays bien au-delà des eaux territoriales – le gouvernement des États-Unis faisait savoir qu’il considérait désormais comme appartenant aux U.S.A. les dauphins, marsouins, épaulards, cachalots et autres cétacés dont l’aire de parade et de frayage était comprise dans les limites de son socle continental. En conséquence, la pêche, la poursuite et la capture desdits cétacés étaient interdites à tout bateau, navire et engin, à tout pêcheur, groupe de pêcheurs ou entreprise de pêche, de quelque nationalité que ce fût, et ne relevaient que de la seule compétence de la Marine U.S.
Ce texte allait bien au-delà des considérations pratiques qui avaient inspiré ses auteurs. Il introduisait en réalité dans l’évolution du monde un fait d’une immense portée : la notion de dauphin américain venait d’entrer dans l’Histoire.